Petites histoires d'Archives #18 Turbulentes jeunesses !

3 J 687 Couverture : Gazeau (Jean).- Election par les étudiants en chirurgie de Carcassonne, assemblés dans la chapelle des Augustins d'un abbé en la personne de Jean Gazeau, natif d'Airvault en Poitou, 26 juin 1646, Don des Archives départementales de la Haute-Garonne
3 J 687 Couverture : Gazeau (Jean).- Election par les étudiants en chirurgie de Carcassonne, assemblés dans la chapelle des Augustins d'un abbé en la personne de Jean Gazeau, natif d'Airvault en Poitou, 26 juin 1646. Don des Archives départementales de la Haute-Garonne

Cette semaine, découvrez l'histoire des bachelleries ou abbayes de jeunesse.

 

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Dès la fin du Moyen Age, on voit apparaître dans l’espace français des organisations juvéniles, parfois appelées bachelleries ou  abbayes de jeunesse. Certaines d’entre elles, dans les villes, regroupent tous les jeunes d’un quartier ou, à la campagne, d’une communauté villageoise ; même si, dans la plupart des cas, elles demeurent exclusivement masculines. D’autres ne rassemblent en revanche que des écoliers ou des étudiants et sont situées à proximité des institutions d’enseignement (collèges, universités). Sous l’Ancien Régime, ces divers groupes mêlent le plus souvent des activités au caractère religieux prononcé (messes, processions, charité, …), comme les diverses congrégations des collèges jésuites, et une importante sociabilité festive, illustrée notamment par un ou plusieurs banquets annuels et par des bals. Ils se financent le plus souvent par des dons et des quêtes, insistantes et répétées, qui mettent à contribution non seulement les membres de l’organisation mais aussi les habitants de la ville ou du village concerné. Généralement, ils élisent chaque année à leur tête un responsable appelé « abbé » ou « roi » de la jeunesse, chargé d’organiser et d’encadrer les différentes activités et festivités, mais aussi de gérer les relations indispensables avec les diverses autorités locales (consulat, corporations, clergé, justice, …).

Même encadrée, la jeunesse citadine ou rurale demeure constamment turbulente et frondeuse. Les évènements festifs qu’elle organise, parfois ouvertement transgressifs, créent de multiples désordres qui deviennent au fil du temps de plus en plus insupportables à une société qui se veut de mieux en mieux policée. Lors des charivaris, chahuts rituels destinés à marquer l’intégration de nouveaux mariés au sein de la communauté d’habitants, nombre de chansons outrageantes et licencieuses, parfois composées pour l’occasion, sont entonnées, et le tumulte sonore qui les accompagne dure plusieurs heures. De la même façon, les danses et festivités carnavalesques sont sujettes à d’innombrables débordements : indécences, beuveries prolongées, dépenses inconsidérées, bagarres, dégradations de biens publics ou privés, voire vols, meurtres, viols ou émeutes dans les pires des cas. Dès le XIVe siècle, les autorités civiles et ecclésiastiques multiplient donc les condamnations contre ces déviances festives qui troublent l’ordre public, ruinent les familles et renversent la bienséance. A Limoux, au XVIIIe siècle, les affaires de ce type, portées devant la justice municipale, sont innombrables et significatives d’une mise à l’index progressive des rites juvéniles. Elles mettent en scène différents groupes de jeunes, solidaires, rebelles et bien décidés à ne pas céder un pouce de leur territoire urbain et à perpétuer leurs traditions séculaires.

Le mardi 26 juin 1646, c’est ainsi que dans la chapelle Saint-Côme de l’église du couvent des Augustins de Carcassonne se réunit le petit groupe des étudiants en chirurgie de la ville. Ceux-ci étudient l’anatomie et la dissection sous la direction du sieur Lafon maître chirurgien. Au nombre de douze, ils procèdent alors, en présence des médecins carcassonnais, à l’élection de leur abbé, chargé de régenter durant une année, les diverses activités de la compagnie. Les étudiants subissent d’abord tour à tour un examen, où ils sont interrogés sur diverses questions médicales, afin de jauger leurs capacités et leur niveau de connaissances. Une fois les débats terminés, c’est Jean Gazeau, natif d’Airvault en Poitou, qui est désigné par les suffrages et prête serment de bien remplir sa charge. Afin de solenniser son élection et de lui servir d’attestation, on réalise alors un splendide document sur parchemin, ovale et de grandes dimensions (83 x 63 cm), où chaque membre du groupe, sauf l’abbé, signe au milieu d’une couronne de lauriers tenue par des nœuds rouges (3 J 687). Toutefois, nul ne sait si ces futurs chirurgiens et leur abbé n’étaient pas aussi parfois des étudiants turbulents.