Nébias, actuellement petite commune de 263 habitants, en comptait 750 au XIXe siècle. C’était un carrefour du pays de Sault, entre Puivert et Quillan, faisant partie du diocèse d’Alet et de la sénéchaussée de Limoux, dont l’économie reposait essentiellement sur l’exploitation des forêts et l’élevage de bovins et ovidés dont le symbole du dynamisme était la tenue de trois foires annuelles au sortir de la Révolution.
Ce registre de la communauté d’habitants de Nébias qui couvre la période 1790-1806 est remarquablement bien conservé, hormis quelques traces d’attaque de vrillettes dans le papier, mais qui n’altèrent en rien la qualité de la lecture. Il retrace la vie des habitants de ce village et ses hameaux, leur rapport avec la famille de Mauléon, propriétaire du château, les difficultés face aux contributions, l’engagement des hommes dans l’armée et tout ce qui se rapporte au quotidien d'un village, de l’entretien des chemins vicinaux aux élections des nouveaux représentants communaux.
Des délibérations de la communauté de Nébias
« Faute de maison commune et d’autres maison a ses vastes pour contenir tous les habitans actifs de la communauté », c’est dans l’église paroissiale que se réunissent le 7 février 1790 les habitants de Nébias, prévenus lors du prône de la messe dominicale et par affiche sur la porte de l’église, et rassemblés « au son de la cloche ». Le maire, les officiers municipaux et autres notables du village se retrouvent alors pour débattre des questions du moment. L’énumération de toutes les personnes présentes est précieuse pour tous ceux qui s’intéressent à la généalogie. Lors de cette assemblée, on valide les comptes et on s’acquitte des redevances dues au sieur de Mauléon à qui une partie des habitants du village (226) loue une parcelle de terre.
En l’an VIII, l’assemblée se réunit désormais dans « la maison des séances publiques ». La page débute par la devise « Liberté, unité, paix et concorde ». Sont traitées les questions du moment : la réparation de la fontaine publique qui existe encore aujourd’hui, l’exploitation des bois, la présentation des comptes, le pacage des bêtes à laine et à corne, la réparation du cimetière et enfin, la réorganisation des justices de paix. C’est une vraie entrée dans le quotidien des habitants, comme en témoigne cette nouvelle règlementation : les « hôteliers vendeurs de vin » n’ont plus le droit « de donner à jouer ni à boire aux domiciliers de cette commune après l’heure de neuf du soir » sous peine d’amende !
Des engagés volontaires à l'enrôlement dans l'armée
Outre les délibérations des communautés d'habitants, ce registre consigne, à plusieurs reprises, des informations militaires. En 1792, la liste des volontaires nationaux nous plonge dans le recrutement des soldats pendant la Révolution française. Ce contingent se monte à huit hommes âgés de 17 à 30 ans. La taille de chacun des hommes est indiquée : de cinq pieds (1.62m) pour Bernard Camredon à cinq pieds trois pouces (1.7m) pour Jean Camredon ou Jean Bernard Marie, ces jeunes volontaires ne sont pas très grands ! Depuis une ordonnance de Louis XIV de 1701, la taille minimale pour entrer dans l’armée était fixée à 5 pieds. Ce minimum est abaissé en 1804 à 4 pieds 9 pouces (1.55m) afin de pouvoir recruter davantage d’hommes pour les guerres napoléoniennes.
Ce document possède une deuxième histoire, si on le retourne. On tombe alors sur un congé militaire du 4° bataillon des chasseurs éclairés, 1° compagnie de l’armée des Pyrénées Orientales, en date du 14 vendémiaire An IV. Puis, une liste des hommes et de leurs fils aptes à incorporer la garde nationale en 1791 (181 hommes de 20 à 70 ans), une liste d’hommes en âge de porter les armes en 1792 (132 au total de 16 à 50 ans) et le recensement des montures qui peuvent transporter les charges militaires ainsi que les réquisitions de foin, blé et avoine. De quoi vous plonger dans le passé militaire de vos ancêtres de Nébias ! En 1793, une désertion est évoquée : un homme qui a refusé l’enrôlement est devenu de facto un déserteur.
Les découvertes se poursuivent
Ce registre révèle encore bien d’autres informations ! Il rappelle par exemple qu’en cette fin du XVIIIe siècle, l’économie de Nébias est majoritairement tournée vers l’exploitation du bois. En 1794, ce ne sont pas moins de 1100 arbres qui sont abattus, le prix de la vente est de 6350 francs, dont la moitié est reversée au sieur de Mauléon. Les nominations des marguilliers pour tenir les comptes de la fabrique de l’église y sont aussi notées, tout comme le paiement des corvées à exécuter pour les chemins vicinaux.
Le 17 messidor An III (05 Juillet 1795), c’est la passation de pouvoir, avec une nouvelle équipe municipale comportant la remise des papiers officiels dont les registres paroissiaux et d’état civil, les matrices et rôles de contribution foncière, les registres des anciennes reconnaissances dues au seigneur de Mauléon de 1661, 1694 et 1755, les registres de délibérations de 1790 et 1792, les écharpes du maire et des officiers municipaux, et le drapeau tricolore. Ceci fait écho au devoir de récolement post électoral qu’ont actuellement toutes les mairies !
Preuve d’un engouement socio-économique de la bourgade nébiassaise, le maire est autorisé par la communauté d’habitants à demander l’établissement de trois foires annuelles. En effet, Nébias se présente comme un carrefour économique entre « le païs de Sault, des païs fournissant des bestiaux et la route principale qui tend vers le département de l’Ariège », que l’on appelait le Comté de Foix. Ces foires auront lieu les 23 nivôse (janvier), 3 prairial (mai) et 12 fructidor (août) de chaque année.
En somme, ce registre est un très beau témoignage de la vie de la communauté d’habitants au sortir de la Révolution. L’ Ancien Régime est toujours présent à l’image des relations avec le sieur de Mauléon, mais tranche avec l’esprit républicain clairement reporté dans ce document. Le poids de la fiscalité, la ponction de l’armée sur les hommes et les denrées ne cessent pas. Et pourtant, malgré tout, la vie continue, s’organise, autour du moulin à vent, d’une fontaine à réparer, des chemins à entretenir, des bêtes à soigner et des jeunes à marier dont les familles portent des noms que l’on retrouve encore présents de nos jours. Une belle pépite d’archives pour tous les amateurs d’histoire locale et de généalogie !