Archives départementales

Petites histoires d'archives #5_A la recherche du manuscrit disparu : le juratoire de Carcassonne

A partir du XIIIe siècle, les communautés des villes et des bourgs du Languedoc utilisent un livre dit « juratoire », sur lequel les consuls nouvellement élus prêtent serment lors de leur entrée en fonction. Qu’est-il advenu de celui de Carcassonne ?

Cette chronique est proposée dans le cadre des Petites Histoires d'Archives, retrouvez chaque semaine une nouvelle histoire et découvrez d'autres histoires ici.

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Des documents emblématiques des communautés d’habitants

A Montpellier ou à Narbonne, c’est ce rôle qui était joué par certains « Thalamus », épais volumes conservés aujourd’hui dans les collections des archives communales.

Pourvu d’un caractère sacré, le début de ces registres s’apparente toujours à un missel et comprend donc des extraits des Evangiles, une enluminure représentant le Christ en croix (Te Igitur) ou la Vierge en majesté, un calendrier julien (lunaire) fournissant le déroulement de l’année liturgique et la formule du serment consulaire.

Rapidement toutefois, les juratoires intègrent aussi des textes profanes (coutumes, tarif de leude, privilèges royaux, listes de consuls), essentiels à l’existence et au bon fonctionnement de la communauté.

Peu à peu, ils se transforment même fréquemment en de véritables livres d’annales municipales, égrenant au fil des pages les petits et les grands évènements de la chronique locale, régionale ou nationale.

Rédigés le plus souvent en langue d’Oc, au moins jusqu’au XVIe siècle, ce sont donc des documents emblématiques des communautés d’habitants, qui constituent une source incontournable pour l’histoire communale au Moyen Age et à l’Epoque moderne.

Le juratoire de Carcassonne, une histoire mouvementée

La ville basse, ou bourg, de Carcassonne possédait, comme les autres communautés urbaines, un livre de ce type. Mais le juratoire carcassonnais de la bastide a connu une histoire bien mouvementée.

Après la possible perte d’un premier manuscrit, qui aurait couvert les XIIIe et XIVe siècles et dont nous ignorons tout,  un second volume de près de 800 feuillets fut entrepris en 1422 et poursuivi jusqu’à la Révolution Française.

Le 2 septembre 1434, il échappa une première fois aux flammes lors de l’incendie qui ravagea la maison consulaire et détruisit une partie des archives du bourg.

Par la suite, il échappa sans doute aux troubles des Guerres de Religion et resta soigneusement conservé dans les archives du consulat. En 1793, il fut une seconde fois promit à une destruction par le feu lors des autodafés révolutionnaires.

Le 10 novembre, il fit partie de l’amoncellement d’archives extrait de l’hôtel de ville et transporté dans des charrettes sur la place d’armes. Selon l’historien Pierre Viguerie, quelques gamins turbulents s’amusaient alors à perturber le convoi et tiraient à eux, çà et là, quelques papiers et parchemins qui dépassaient du lot.

Soustrait ainsi du tas sacrifié, le juratoire fut ensuite vendu pour quelques sols par les chenapans au fils du citoyen Denisse, qui exerçait en ville la profession de parfumeur. 
La famille Denisse, loin d’être affolée par la mise hors la loi réitérée des recéleurs, attendit tranquillement que les choses se calment, et conserva précieusement le manuscrit jusqu’en 1804, date à laquelle elle le confia à Viguerie pour qu’il l’étudie soigneusement et en tire profit pour son travail sur l’histoire de la ville.

Puis en 1807, Benoît Denisse accepta enfin, à l’incitation de l’historien, de le restituer à la commune, son légitime propriétaire.

La cérémonie officielle eut lieu le 15 février et le maire, Georges Degrand, rentra alors en possession du précieux manuscrit.

Hélas ! Il semble bien que l’année même de son retour dans les collections municipales, et d’une façon inexpliquée, celui-ci disparut à nouveau, « volé par des malfaiteurs inconnus », pour ne jamais réapparaître.

Sans doute déjà incomplet au début du XIXe siècle, le juratoire carcassonnais n’était donc alors connu, tant au niveau de sa description qu’à celui de son contenu, que par les notes de Viguerie qui faisaient amèrement regretter sa disparition définitive.

Le temps passa, mais, contre toute attente, le manuscrit « maudit » se signala toutefois au bon souvenir des érudits en 1899.

Cette année-là, un feuillet manuscrit en provenant fut offert aux Archives de l’Aude par les Archives du Lot, qui ne fournirent guère d’éléments supplémentaires sur cette découverte inattendue.

Intégré dans les collections, il fut soigneusement étudié par Joseph Poux en 1933, dans un article savant qui restituait aussi les principales péripéties du malheureux document.

Près de 80 ans plus tard, en 1976, ce fut un second coup de théâtre en provenance de Cahors !

Dans un deuxième envoi, tout aussi surprenant, des archivistes lotois, ce sont alors 32 pages du juratoire, réparties en trois petits cahiers, qui rejoignirent les collections audoises.

Là encore, impossible de savoir depuis combien de temps elles attendaient d’être restituées.

Enfin, de façon tout aussi étonnante, dix autres folios réapparurent dans des archives privées carcassonnaises durant l’été 2003, qui furent, eux aussi, confiés aux Archives de l’Aude. 

Qu’en reste-t-il ? 

Au total, ces trois découvertes, échelonnées sur plus de cent ans, nous restituent donc finalement 54 pages, maigres fragments disparates, du manuscrit original.

Ecrites en occitan et en français sur parchemin, elles datent des XVe, XVIe et XVIIe siècles et portent la trace des élections consulaires et de divers évènements locaux ou plus lointains.

On y trouve, entre autres, cette annotation de 1522 relative au passage dans la ville d’un prédicateur renommé, dont voici la traduction française : « Ledit an prêcha au couvent des frères mineurs un grand homme de bien, nommé frère Pierre de Tholono, frère mineur, lequel institua et ordonna dans les deux églises paroissiales les confréries de Notre Seigneur et renouvela la confrérie de Notre Dame du Bout du Pont… ».

Ou encore ce court passage, rédigé en 1680, qui concerne le juratoire lui-même : « Par le soin de Mres les consuls de ceste année, les privilèges de la ville qui sont escripts en latin au commencement du présent thome, ont esté traduits en francois par Mre Raymond Saval docteur et advocat en la cour et insérés aussy au commencement de ce juratoire ». 


Voilà donc deux siècles que les historiens carcassonnais regrettent l’absence de ce précieux registre.

Mais le manuscrit disparu nous réserve peut être d’autres surprises !