Archives départementales

Petites histoires d'archives #9_Chroniques villageoises en OC

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Presque totalement absente des archives publiques et pourchassée dans le cadre scolaire, la langue d’Oc ne se manifeste guère, tout au long du XIXe siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, qu’à travers  des écrits du for privé (correspondances, mémoires,…) et des œuvres littéraires. Elle n’en demeure pas moins le véhicule d’expression privilégié de la culture populaire.

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Dans les campagnes, mais aussi dans les villes, elle reste très souvent la langue du quotidien et continue à exprimer toute une littérature orale traditionnelle, celle des contes, des légendes et des anecdotes. Elle procure aux différents récits une autre dimension, davantage de saveur, notamment pour ceux qui relèvent du burlesque, du facétieux, de la caricature, du rire, de la satire truculente ou ironique et du pittoresque.

Au beau milieu du XXe siècle encore, c’est dans la vieille langue maternelle qu’André Pichery (1902-1986), un commerçant narbonnais originaire du Minervois, choisit d’écrire. Egalement sculpteur sur bois et santonnier, d’une insatiable curiosité, il  peut être considéré comme un des derniers représentants du Félibrige et entend donc se placer dans la lignée des grands littérateurs audois qu’il admire : Achille Mir, l’auteur du célèbre « Lou lutrin de Ladern », Auguste Fourès ou Prosper Estieu. Auteur de poèmes, c’est toutefois dans les contes que son talent et sa verve s’expriment le mieux. En 1967, il publie ainsi un premier recueil de chroniques villageoises : Istorios narbounesos e del païs naut (Histoires narbonnaises et du haut pays).  Dans une  écriture alerte, il y dépeint parfaitement, avec beaucoup de véracité, le vécu pittoresque des petites sociétés rurales de l’Est audois avec, comme le signale son préfacier, Paul Ormières, « une finesse et une subtilité toute méditerranéenne ».

Dans un autre ouvrage, non publié mais dont il reste deux ou trois manuscrits différents, plus ou moins achevés, Pichery entend cette fois raconter les petites histoires d’une seule entité villageoise : la commune audoise de Trausse-Minervois. Intitulé « Las Istorias de Traussa » (Les Histoires de Trausse), il constitue une véritable « radiographie burlesque » de ce village, dont les habitants, comme le dit le proverbe, sont affublés d’une réputation de naïveté : « Rius dels fats, Peiriac dels naps e Traussa dels assucats » (Rieux des fous, Peyriac des navets et Trausse des hébétés). Il y fait revivre tout un petit monde bigarré, où l’on retrouve, çà et là, le curé de la paroisse (Lo ritou), le maire, le facteur, les chasseurs, les bigotes, les gamins et les gamines, et surtout, personnage central de cette savoureuse galerie de portraits, le dénommé Joseph Bodifla, surnommé « Lo Rusat » (Le rusé), véritable Tartarin local, au cœur de toutes les péripéties.

Doué en plus d’un véritable talent de dessinateur et de caricaturiste, avec un style qui fait penser à celui d’Albert Dubout, Pichery illustre également ces courts récits par de savoureux dessins en couleurs, qui s’insèrent souvent de façon malicieuse au milieu des textes. Nombre de ces historiettes sont d’ailleurs basées sur des contes ou sur des proverbes : « A Traussa, les Auvernhasses dison la messa » (A Trausse, les Auvergnats disent la messe) ou encore « A Traussa, los sants buffan » (A Trausse, les saints soufflent). 

Offert aux Archives de l’Aude en novembre 2016 par les descendants de l’auteur, le manuscrit des histoires de Trausse est une petite merveille de drôlerie qui restitue, de façon joyeuse et fouillée, les multiples anecdotes d’une vie quotidienne encore vécue en « patois ». Si l’on en croit pourtant le fils de l’auteur, il n’est pas totalement sûr que les habitants de Trausse aient toujours apprécié à sa juste valeur le « monument littéraire » qui leur était dédié, ni qu’ils aient gardé une gratitude éternelle à André Pichery de les avoir ainsi mis à l’honneur. Comme le dit le vieux proverbe « Nul n’est prophète en son pays ».