Les fêtes de Jeanne d’Arc symboles religieux ou symboles républicains ?

Au cours des siècles, et principalement depuis le XIXe, la figure historique de Jeanne d'Arc a été reprise par de nombreux auteurs pour défendre des idéaux  religieux, philosophiques ou politiques. Revenons sur ces célébrations, à quelques jours de la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme (deuxième dimanche de mai, le 8 en 2022)

La fête de Jeanne d’Arc dans la cathédrale de Carcassonne

Dans le Courrier de l’Aude du 1er Juin 1894,  l’évêque de Carcassonne Félix-Arsène  Billard publie une lettre circulaire annonçant une fête  en l’honneur de Jeanne d’Arc dans la cathédrale.  Celle-ci est réglée dans les moindres détails, qui sont évoqués dans cinq articles. Le cinquième article invite ainsi «  les chers Carcassonnais à pavoiser ce jour-là  leurs maisons avec des drapeaux aux couleurs nationales et à illuminer le soir… »

Dans un premier temps, le maire de Carcassonne accepte ces articles. Mais, après avoir soumis  cette lettre circulaire au préfet de l’Aude, ce dernier refuse l’exposition et le port de drapeaux en cette occasion.  Le comité des fêtes en l’honneur de Jeanne d’Arc  est donc contraint de placarder sur les murs  un avis au public  demandant  de pavoiser au moyen de bannières de Jeanne d’Arc.

Une héroïne patriotique

En parallèle, cette même année 1894, Joseph Fabre, historien, écrivain et homme politique,  propose  une fête axée autour de Jeanne d’Arc, qu’il veut nommée « fête patriotique », en la vidant de son sens religieux.
L’histoire même de Jeanne d’Arc étant ambiguë, elle sert également  la cause anticléricale, comme dans ces deux documents : une affiche de 1931 évoquant ses supposés derniers mots « Evêques, je meurs par vous »  et venant du groupe des libres penseurs de Limoux, et une autre affiche anonyme de 1926 soulignant l’hypocrisie de l’Eglise, qui célèbre Jeanne après l’avoir condamnée.
 

De leur côté, les manifestations organisées par le comité des fêtes en l’honneur de Jeanne d’Arc  prennent de l’ampleur. Ainsi, le programme de 1913 indique une grande retraite aux flambeaux dans le centre-ville de Carcassonne, animée par un groupe musical et des groupes de gymnastes. Le public  est invité à chanter sur le trajet (deux chants sont imprimés au dos du programme) et à allumer des feux de Bengale. Le trajet est une boucle autour de la statue de Jeanne d’Arc, sur le boulevard Barbès, et la retraite se termine sur un embrasement de la statue «  de la bonne Lorraine ». Mais les drapeaux demeurent toujours interdits.  Les contrevenants reçoivent une contravention de la part de la police municipale, comme l’atteste un document daté de 1914.

Le tournant de 1920

Jeanne d’Arc  est canonisée par l’Eglise catholique le 16 mai 1920 : elle est fêtée le 30 mai.  En réaction, le député et écrivain Maurice Barrès  propose la mise en place d’une fête officielle : la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme. Elle est instaurée par la loi du 10 juillet 1920, adoptée à l'unanimité par la Chambre des députés et le Sénat.  Cette fête nationale a lieu le deuxième dimanche de mai, jour anniversaire de la libération d'Orléans, le 8 mai 1429, par l'armée française, placée sous le commandement de Jeanne d'Arc.
Les conditions de célébration de cette fête nationale sont très encadrées, comme on le voit sur une lettre du Ministre de l’intérieur de 1926, transmise au sous-préfet de Limoux. Le ministre y indique  que cet hommage doit avoir « un caractère patriotique  (..) Sans distinction de croyance ou d’opinion ». A Paris, la cérémonie officielle est très protocolaire : « Une cérémonie  militaire aura lieu place des Pyramides en présence des membres du gouvernement qui déposeront une couronne de fleurs au pied de la statue  de Jeanne d’Arc et les monuments seront pavoisés et illuminés ». La lettre encourage aussi les cérémonies dans les départements et les dépôts de fleurs au pied des statues de Jeanne.
 

Jeanne, symbole de la jeunesse française pour le gouvernement de Vichy

Le maréchal Pétain fait de la fête nationale de Jeanne d’Arc et du Patriotisme une célébration de la jeunesse, annoncée à grand renfort d’affiches. Une lettre du secrétaire d’Etat  à l’éducation nationale en date de 1941 indique que « la jeunesse doit être associée de manière particulière à la célébration de la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme » pour « […] susciter chez les jeunes, assemblés sans distinction de milieux et de convictions personnelles […], la volonté de suivre l’exemple de l’héroïne nationale  en consacrant toutes leurs forces au relèvement du pays » . Le but est donc de mobiliser toute la jeunesse pour la mettre au service du pays.  La fête de 1942, par exemple, était placée sous le signe de « la jeunesse, la foi et la volonté ». 

 Les inspections  académiques organisent  des festivités  nombreuses et variées et mobilisent toutes les écoles (élèves, parents et enseignants) qui sont obligées de participer. Seule la cérémonie religieuse est facultative.

 Nous vous proposons deux exemples de festivités  à  Carcassonne  et Limoux en 1941. On voit que les manifestations sont pléthoriques : salut au drapeau,  dépôt de fleurs  sous la statue de Jeanne d’Arc, chant de la Marseillaise, cortège symbolique, kermesse, pièce de théâtre, récital musical, récital de poésie, feu de camp, etc…  

La réussite de  ces fêtes et la vitalité de la jeunesse sont exaltées  dans les journaux ou dans les actualités cinématographiques, véritables armes de diffusion des idées du gouvernement. 

Célébrer Jeanne d’Arc aujourd’hui

La fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme fait toujours partie de la liste des fêtes patriotiques officielles. Il y a donc chaque année, le deuxième dimanche de mai,  la cérémonie officielle de dépôt de gerbe devant  la statue de Jeanne d’Arc, place des pyramides à Paris. Les mairies sont libres également d’organiser une commémoration ce jour-là, mais elles privilégient d’autres fêtes nationales patriotiques comme le 8 mai ou le 11 novembre.  
En parallèle, la ville d’Orléans organise chaque année des fêtes johanniques depuis le XVe siècle, avec  plusieurs jours de festivités.


Jeanne d’Arc est toujours une figure populaire, qui fascine écrivains, artistes et cinéastes, qui racontent à leur manière son histoire, tel l’écrivain audois Joseph Delteil, qui a  écrit son ouvrage sur Jeanne d’Arc  cinq ans après sa canonisation et a participé à l’écriture du scénario de la Passion de Jeanne d’Arc de Carl Théodor Dreyer.