Patrimoine, Archives départementales

Dans la Bib' à Léon #3 Jules Rivals, terrien avant toute chose

Pour ce 3e épisode, mon regard s’est porté sur Jules Rivals (1851-1920). Propriétaire-terrien, homme de droit et de politique, auteur d’études, de rapports aussi bien que de d’écrits plus personnels aux consonances lyriques, parfois empreints d’emphase, Jules Rivals a laissé une trace dans l’histoire du département.

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Limouxin, docteur en droit, il commence à plaider dans cette ville avant d’y être nommé juge. Très attaché à sa ville natale, c’est par son évocation qu’il commence La poussière du chemin, sorte de compilation de chroniques autobiographiques qui servent de prétexte à une description précise de la vie et des mœurs (en particulier politiques) de son temps. La 2ème partie, inédite, de cet ouvrage, retrouvée par ses descendants, est conservée aux AD.

Limoux, n’était pas une ville banale. Il avait ses folies carnavalesque dites « Parties de meuniers » en souvenir du grand commerce de blé fait autrefois avec l’Espagne, son vieux pont sarrazin, sa ville aragonaise, ses flambards, ses jolies femmes, sa blanquette et l’esprit naturel de la race, mousseux comme elle s’aiguisait chez les limouxins d’un goût de flânerie espagnole et du sang alangui des maures. Il y a eu à Limoux des figures immortelles et légendaires d’hommes d’esprit.

Nostalgique d’un temps plus ancien, il vante ici le charme des limouxines tout en déplorant la tendance des femmes à  

vouloir plaider, faire de la médecine, du sport […] solliciter des emplois publics, vouloir voter...

en arguant que 

Là où la tête gagne, le reste perd du terrain ; chacun sort de son rôle, et nous arriverons bientôt à cette mentalité de sauvage chez qui le mari s’alite lorsque la femme accouche. 

Il n’en reste pas moins un « Démocrate de gauche et candidat de la liberté1 », son influence fut celle des radicaux de gauche, dans la mouvance de Gambetta, de Jules Ferry ; il fut proche d’Omer Sarraut sans toutefois être anticlérical : « Il se veut fidèle à l’esprit de laïcité et au spiritualisme, car il croit à l’âme immortelle » tel que le décrit Jean Sagnes2 .
Il se lance dans la course au Sénat. En 1894, élu avec seulement 3 voix d’écart, le scrutin est annulé.
Il quitte la magistrature en 1898 pour se consacrer à sa carrière politique, une ambition à laquelle il a été sensible dès ses années d’études. Il est élu député de la circonscription de Castelnaudary en 1899. Très proche des syndicats ouvriers, il remporte cette fois incontestablement l’élection, avec pour champs d’action : l’instauration d’un impôt sur le revenu, l’éducation et le progrès pour les ouvriers, la lutte pour la limitation des mandats. Sur ce dernier point, il fait état, toujours dans La poussière du chemin, de ses convictions : 

C’est que le parlement porte en lui un germe incurable qui ronge, annihile ses meilleures volontés, ce germe c’est la crainte de l’électeur. […] Il y aurait bien sûr un remède : la non rééligibilité des parlementaires après une session qu’on déciderait être aussi longue qu’on voudrait, mais comment faire de tous ces hommes, des guillotinés par persuasion ? Et pourtant si ce remède héroïque était appliqué, les hommes de la politique donneraient toute leur valeur et ils en ont ; leurs qualités prendraient le dessus. Ils éviteraient malgré eux de devenir les pharisiens du Temple. On verrait alors vraiment leurs figures et pas leurs masques, car l’homme public vit généralement en acteur, qui veut un rôle, qui veut des spectateurs. Il serait tout autre dans le désert.

Farouche défenseur de la liberté de parole et de pensée, il demande sa réintégration dans l’ordre des avocats de l’Aude, pour suivre de façon active les évènements de 1907, en participant notamment aux grands meetings. De cet engagement, naîtra son texte « L’âme terrienne ». Un récit qui, selon Jean Sagnes, occupe une place à part dans la documentation publiée sur la révolte viticole, car il y propose une description détaillée dans laquelle il cherchera à en mesurer la portée.

Ce que je vais essayer surtout, c’est au-dessus de la matérialité des faits et après le récit que j’en ferai, d’analyser la force morale du mouvement, d’en saisir la mentalité, d’en réveiller l’âme, d’en compter les battements, de dire ce qu’étaient les hommes qui se sont dressés à son horizon, de voir ensuite quelle empreinte il a laissé derrière lui et quel est le sillage tracé par ce grand navire qui portait le midi viticole et sa fortune. 

En 1912, il abandonne la politique, lassé par les enjeux de pouvoirs électoralistes.

La politique est l’art de gouverner les autres… certains praticiens ajouteront à son propre profit.


Issu d’une famille de propriétaires terriens, très concerné par l’évolution de l’économie locale et agricole, il se lance dans les affaires mais effectue des choix malhabiles. Néanmoins, il promeut l’idée du progrès et d’une agriculture moderne. Il est l’auteur d’un rapport, L'agriculture dans le département de l'Aude, 1899-1900 pour lequel il fut récompensé par la Société Agricole Française, publié à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, mêlant descriptions et avis personnels.

Pendant la Première Guerre Mondiale, il s’implique dans le soutien aux soldats audois. C’est ainsi que naît une correspondance avec le caricaturiste Dantoine, qui sera l’auteur de l’illustration de couverture de La Poussière du chemin et de l’illustration de fin de L’âme des pierres.
Outre cette correspondance, le Rapport sur l’Agriculture Audoise, L’âme terrienne et La poussière du chemin évoqués plus haut, Jules Rivals a écrit de nombreux textes touchant à des domaines aussi divers qu’une étude sur le séjour des espagnols en France, un précis de droit civil, des articles dans la Revue Méridionale et des écrits plus personnels tels que L’âme des pierres, consacré à la Cité de Carcassonne. 
 

Léon Nelli semblait avoir pour habitude de glisser dans ses livres les articles de presse qui le conduisaient à en faire l’acquisition. C’est le cas pour L’âme des pierres, truffé d’une critique plus qu’élogieuse écrite dans La Dépêche (l’extrait de presse n’est pas daté) par le critique « Pierre de Lune », pseudonyme de François-Paul Alibert dont il a déjà été question dans le 1er épisode de la Bib’à Léon et qui permet d’apporter la conclusion de ce 3ème épisode : 
 

Rien de ce qui sort de la plume de Monsieur Jules Rivals ne saurait nous laisser indifférents : il réunit à un rare degré deux qualités qui sembleraient d’abord incompatibles : le sens de la tradition, de la race, de la continuité historique, et, en même temps, une liberté, une originalité d’esprit, un sens critique, un défaut de préjugés dans le meilleur sens du mot, enfin un esprit exact et juge de la mise au point qui sont vertus d’amateurs dans la plus haute et plus délicate acception qu’on puisse donner à ce terme, mais aussi et surtout d’honnête au sens où l’entendait au XVIIe siècle, sans pédanterie, le métier des lettres dans ce qu’il avait de non professionnel, et ce tour de l’intelligence qui va droit tout d’un trait au fond des choses et qui en dégage l’essentiel. 

Léon Nelli avait fait l’acquisition pour sa bibliothèque de :

  • L'agriculture dans le département de l'Aude, 1899-1900, orné de 5 cartes et 22 gravures hors texte en couleurs. Paris, H. Poiré, 1901. In-8°, 343 p ,Cote N°322
  • L'âme terrienne (Argelliers, 1907). Carcassonne, J.-P. Polère, 1914. In-8°, 114 p. (fig.). Extrait de La poussière du chemin., Cote N°336
  • Cité de Carcassonne, l'âme des pierres. Carcassonne, impr. Gabelle, 1920. In-8°, 147 p. (fig. de Léo Bringuier)., Cote N°351
  • La poussière du chemin par l'auteur de L'âme des pierres. S.l., Ed. des pages retrouvées, 1924. In-8°, 209 p, Cote N°397

En complément, la bibliothèque des Archives départementales Marcel Rainaud possède :

  • L'âme terrienne (Argelliers 1907) / Jules Rivals ; présentation et notes de Jean Sagnes. - S. l. : éd. Singulières, 2007. - 137 p., Cote D°3865
  • 1907: l'âme terrienne / Jules Rivals; présentation et notes de Jean Sagnes. - Lyon: Editions Christian Salès, 2017. - 1 vol. (137 p.-14 pl.): ill. en coul., couv. ill. en coul.; 22 cm, Cote D°5797
  • L'agriculture dans le département de l'Aude, 1899-1900, orné de 5 cartes et 22 gravures hors texte en couleurs. Paris, H. Poiré, 1901. In-8°, 343 p, Cote D°155
     
1: RANCOULE Guy. Jules Rivals, Magistrat, élu et écrivain, sa vie et son parcours. Bulletin de la Société d’études scientifiques de l’Aude, 2004, Tome CIV, pp. 204-207.

2: SAGNES Jean. Jules Rivals, historien du mouvement de 1907. Mémoires de l’académie des arts et des sciences de Carcassonne, 2008-2009, 6e série, tome III, vol. 53, pp. 45 à 53.