Petites histoires d'Archives #15 L'AFFAIRE DE LA "PECHE AUX BŒUFS" GRUISSAN 1770

15J5 procédure contre les pêcheurs de Gruissan pour infractions à l'interdiction de la pêche aux bœufs (procès-verbaux de saisie et de destruction des bateaux et du matériel de pêche, enquêtes  , 1769-1771
15J5 Procédure contre les pêcheurs de Gruissan pour infractions à l'interdiction de la pêche aux bœufs (procès-verbaux de saisie et de destruction des bateaux et du matériel de pêche, enquêtes, 1769-1771).

Dans le temps long de l'histoire du littoral languedocien, les mois de septembre et d'octobre 1770 constituent une période dramatique pour les communautés côtières en général et pour celle de Gruissan en particulier. Durant ces deux mois se déroule en effet le triste dénouement de la célèbre affaire de la "Pêche aux bœufs"…

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Sous cette appellation au nom étrange, se cache en fait un système de pêche, mis au point par des pêcheurs catalans au début du XVIIIe siècle, qui consistait à faire naviguer de front, et à la même allure, par vent arrière, deux bateaux, espacés de 80 à 100 brasses environ, qui tiraient un filet de type "gangui", qui a la particularité d'avoir des mailles plus étroites dans sa partie basse que dans sa partie haute. Cette méthode de pêche et ce type de filet ont fait l'objet, dès 1725, d'interdictions réitérées de la part des autorités nationales et provinciales. On leur reprochait en effet de racler les fonds marins, de prendre du poisson trop petit et de menacer ainsi les ressources halieutiques. 

Mais la "pêche aux bœufs" rapporte bien, elle attise donc des appétits et divise le monde languedocien de la pêche, durant tout le XVIIIe siècle, entre partisans farouches et opposants irréductibles. A Gruissan, elle constitue une véritable aubaine dans un village en pleine expansion démographique, dont la population est multipliée par trois entre 1700 et 1789. Elle représente même la seule possibilité d'augmenter les profits, pour une communauté dont le terroir exigu et relativement pauvre n'offre guère d'autres alternatives.

Pendant des décennies, les interdictions ne sont pas appliquées. Allant d'atermoiements en reculades, le pouvoir administratif laisse faire et cherche à ménager les communautés maritimes, qui fournissent notamment les marins de la flotte de guerre. Mais tout change en 1769, avec les injonctions strictes données par le Duc de Praslin, Secrétaire d'Etat à la Marine. 
Le 13 août, ordre est donné aux différentes amirautés de détruire les bateaux pratiquant cette pêche dans les trois mois. Comme les rapports de l'Intendant du Languedoc montrent qu'il n'est suivi d'aucun effet, Praslin renouvelle son décret un an plus tard, le 23 août 1770, et en sollicite l'exécution immédiate.

Le 5 septembre 1770, le lieutenant général de l'Amirauté de Narbonne, Cyprien d'Angles, arrive à Gruissan avec ses aides et convoque à l'hôtel de ville, les consuls et les 26 patrons-pêcheurs concernés, propriétaires d'embarcations. Il leur intime l'ordre de désarmer leurs bateaux et de transporter au village l'ensemble de leurs équipements (mâts, antennes, agrès et filets) afin qu'il soit mis sous séquestre, laissant ainsi des coques vides qu'il convient ensuite de démanteler. En apparence, les pêcheurs gruissanais semblent se soumettre à ce dictat, mais, en réalité, ils entament alors une longue résistance passive, répugnant bien évidemment à détruire leur outil de travail. Les opérations de désarmement débutent dès le lendemain, 6 septembre, mais elles traînent en longueur. Il est vrai que les bateaux sont dispersés, nombre d'entre eux étant basés au Grau de la Vieille Nouvelle, situé loin du village, et plusieurs autres à travers l'étang. Les pêcheurs arguent aussi du fait qu'ils manquent de lieux clos où entreposer leur matériel, ce qui oblige donc le lieutenant général à réquisitionner des remises. Au bout des trois semaines de délai imparties, le travail n'a guère avancé et les coques, à l'exception de deux ou trois, sont toujours intactes. 

Informé de cette inertie, d'Angles est de retour à Gruissan le 27 septembre suivant. Malgré une convocation en bonne et due forme, aucun consul, ni patron-pêcheur, ne se présente à l'hôtel de Ville au bout d'une heure d'attente. Tous ont déserté le village sans laisser de traces. En revanche, une foule nombreuse, composée majoritairement de femmes, se rassemble devant la maison commune et lance des cris, des injures et des menaces contre l'officier narbonnais. Ce dernier sort pour imposer le silence aux manifestants mais n'y parvient pas. Il décide alors de parcourir le village à la recherche des absents, toujours suivi par un impressionnant tumulte au fil des rues. Mais le lieutenant général avait quelque peu prévu cette situation et il avait convoqué des charpentiers du village voisin de Bages pour procéder à la destruction des coques. Les deux premiers arrivés sont toutefois pris à partie par les femmes, qui menacent de les poignarder, et préfèrent discrètement rentrer chez eux. Cyprien d'Angles comprend alors qu'il doit impérativement maîtriser la situation et fait donc venir des gendarmes à cheval de Narbonne pour rétablir l'ordre. 

Voyant l'évolution des choses et comprenant que leur résistance est vaine, les patrons-pêcheurs tentent par trois fois de persuader l'officier de les laisser détruire eux mêmes leurs embarcations. A chaque fois, ils essuient un refus car celui-ci est devenu méfiant et leur rappelle leur inacceptable rébellion envers le pouvoir royal. Réalisée par trois charpentiers de Bages, réquisitionnés et placés sous la protection des gendarmes, la destruction des coques s'étire indéfiniment entre le 1er et le 29 octobre. Certains bateaux, qui ont été coulés dans l'étang à faible profondeur, sont même remis à flot pour être démembrés, et ce sont parfois les pêcheurs eux-mêmes, la mort dans l'âme, qui parachèvent le travail. Au soir du 29 octobre, les 26 embarcations recensées sont toutes définitivement hors d'usage. Quelques temps plus tard, la destruction de la flotte d'Agde (43 bateaux) sera également achevée. 

Les différents procès-verbaux conservés fournissent, dans le détail, toute la chronologie de ces évènements dramatiques et complexes, qui révèlent aussi les dissensions internes de la petite communauté gruissanaise, atteinte au plus profond de son existence, bien au delà du préjudice matériel et financier déjà considérable. Même s'il semble difficile d'affirmer que le coup de force de l'Amirauté a mis fin définitivement à la pratique de la "pêche aux bœufs", il a, en tout cas, accéléré les mutations en cours. Dans les décennies suivantes, compte tenu de la modicité des perspectives terrestres, l'avenir des marins de Gruissan se jouera majoritairement au large. Avec ceux de Sigean, ils prendront peu à peu la place des narbonnais dans le commerce maritime en Méditerranée, participeront au développement de Port-La-Nouvelle et se tourneront vers Marseille pour fournir des pilotes et des capitaines au long cours réputés. Temps fort de l'histoire du littoral languedocien et de Gruissan, l'affaire de la "pêche aux bœufs" trouve donc, d'une certaine façon, un ultime prolongement dans les cénotaphes du cimetière marin de Notre-Dame des Auzils. 

 

Bibliographie

Larguier (Gilbert), « Pêche et société en Languedoc au XVIIIe siècle. La "pêche aux bœufs" », dans L'histoire grande ouverte. Hommages à Emmanuel Le Roy-Ladurie, 1997, p. 58-67. 

Larguier (Gilbert), « Pêche, environnement et société littorale autour du golfe du Lion au XVIIIe siècle », dans Les hommes et le littoral autour du golfe du Lion. XVIe-XVIIIe siècle, Presses Universitaires de Perpignan, 2012, p. 71-101.