Patrimoine, Archives départementales

Petites histoires d'archives #20 Le couvent assiégé (Carcassonne, 1903)

Première de couverture Siège du port du mail (détail)

Retrouvez la fin chaotique du couvent des  Capucins à Carcassonne au début du 20e siècle. 

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Guerre aux congrégations


A partir des années 1840, la puissance acquise par les congrégations religieuses, depuis le début du XIXe siècle et tout particulièrement dans le domaine de l’enseignement, inquiète sans cesse le pouvoir politique. A partir de leur victoire électorale de 1876-1877, les Républicains lancent donc une vaste offensive contre « l’esprit clérical » par l’intermédiaire d’une enquête nationale sur les congrégations et les communautés autorisées, seules pourvues d’une existence légale. Cette mesure permet l’expulsion de certains masculins, dont les Jésuites et les Carmes, obligés de s’exiler à l’étranger. Elle constitue aussi un préalable à une nette laïcisation de l’enseignement public, qui crée des polémiques et des oppositions dans les communes rurales. 


Après les remous de l’affaire Dreyfus, une seconde étape des mesures anticléricales est franchie avec la loi sur les associations du 1er juillet 1901. Celle-ci constitue en effet une arme efficace pour surveiller étroitement et discriminer les congrégations et les exclure de l’éducation de la jeunesse. La plupart des communautés acceptent de se soumettre à la nouvelle règlementation, mais d’autres refusent catégoriquement et préfèrent l’exil, comme les moines de Fontfroide qui prennent le chemin de l’Espagne en octobre 1901. Sous la houlette d’Emile Combes, le décret du 27 juin 1902 organise désormais la suppression des associations religieuses non autorisées. Les religieux ont encore une fois le choix entre le départ volontaire et l’expulsion. En avril 1903, 5000 soldats sont nécessaires pour expulser les Pères de la Grande Chartreuse dans l’Isère. Partout, le débat s’envenime et les oppositions se cristallisent. 


Le couvent assiégé


Dans l’Aude, les Capucins de Carcassonne, touchés par les mesures d’expulsion, choisissent de résister. Cet épisode de l’histoire locale est bien connu, grâce notamment à un petit ouvrage intitulé « Siège du Fort du Mail », publié quelques mois après les évènements et dû à l’abbé Barde. Les 27, 28 et 29 avril 1903, les Capucins renvoient leurs novices qui se rendent à la gare et prennent le train pour Irun, au Pays Basque espagnol. Sur le quai, 200 à 300 manifestants, dont une majorité de femmes, sont venus les soutenir au cri de « Vive la Liberté » et « Mort aux tyrans ». Le reste de la communauté, six religieux, se barricade dans le couvent en compagnie de trente jeunes ouvriers catholiques et du conseiller général du canton de Belcaire, Marcien Fondi de Niort. Les fenêtres sont clouées, les portes condamnées et on place des sentinelles aux quatre coins du couvent transformé en forteresse.


Une longue attente débute alors dans le foyer de résistance. Assez étrangement, le couvent est en même temps totalement clos et en contact constant avec l’extérieur. On y reçoit les sympathisants, on s’y galvanise à la lecture de la presse qui commente abondamment l’opposition farouche des religieux dans toute la France. Le dimanche 3 mai, la chapelle des Capucins est totalement comble pour la messe du père gardien. A la suite, quelques incidents et bagarres éclatent dans le quartier, opposant des contre-manifestants et certains assiégés.


Le jeudi 7 mai, à trois heures du matin, une importante force militaire, comprenant une compagnie du 15e Régiment de ligne, deux escadrons de dragons, 50 gendarmes à cheval et des sapeurs-pompiers, se met en position tout autour du couvent. A quatre heures, le commissaire central frappe au portail et demande qu’on lui ouvre. Devant l’absence de réponse, les agents escaladent le mur de clôture et les pompiers forcent ensuite les différentes portes pour accéder aux cellules des religieux. Le supérieur de la communauté, quant à lui, est arrêté dans la chapelle. Malgré l’heure matinale (6 h 30), une foule importante est réunie sur le trajet et devant le palais de justice où l’on transfère les réfractaires. Les femmes chantent des cantiques pour soutenir les religieux et galvaniser les énergies. Après les interrogatoires de rigueur, les Capucins sont conduits à la maison d’arrêt, tandis que des manifestants républicains chantent La Marseillaise. Ils sont toutefois remis en liberté provisoire dès le lendemain.


Le 12 mai, les religieux comparaissent devant le tribunal correctionnel. Deux escadrons de dragons sont alors en charge de la protection des bâtiments et des magistrats et filtrent les accès. L’audience est expéditive, les pères sont condamnés à de lourdes amendes et, dès l’après-midi, leur supérieur, le père Laurent, est expulsé vers l’Espagne. Consterné, le carcassonnais Edmond Sourbieu écrit alors dans son journal : « Tout est fini pour le moment, fini bien tristement ». 
Chassés de leur couvent, les Capucins s’y réinstalleront pourtant discrètement dans les années 1920. Fermée définitivement en 2002, cette maison religieuse a été depuis remplacée par une vaste résidence immobilière. 

Bibliographie


L’invention de la laïcité. L’Etat et les Eglises dans l’Aude 1789-1930. Archives départementales de l’Aude, catalogue d’exposition, 2005.
Barde (abbé), Siège du Fort du Mail, 1903.
Galfano (Georges), « Les carnets d’Edmond Sourbieu (chronique carcassonnaise : 1895-1920) », Mémoires de l’Académie des Arts et des Sciences de Carcassonne, 5e série, tome 4, 1991-1992, p. 142-169.