Patrimoine, Archives départementales

Archives vagabondes #2 Pèlerinages au Mont Saint-Michel à la fin du Moyen Âge

G 233
AD 11 G 233

Fondée au VIIIe siècle, l’abbaye bénédictine du Mont Saint-Michel s’affirme, au cours du Moyen Âge, comme un centre de pèlerinage majeur de la chrétienté. Au XVe siècle, les rois de France choisissent le saint comme protecteur contre les Anglais pendant la guerre de Cent Ans, son culte est alors à son apogée.

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Le culte de saint Michel

      Saint Michel est l’archange qui intervient à l’heure du Jugement dernier. Il est chargé de peser les âmes humaines puis de conduire ceux qui le méritent jusqu’au paradis. Or, au Moyen Âge, hommes et femmes sont très soucieux de leur salut. Pour s’assurer une bonne mort, il était donc judicieux d’aller faire un pèlerinage au Mont Saint-Michel. 
Saint Michel faisait l’objet d’un culte spécial dans l’Aude, par les moines de l’abbaye de Lagrasse d’une part, qui attribuaient à Charlemagne la fondation de la chapelle de Saint-Michel-de-Nahuze, juchée au flanc du Mont Alaric, et par les moniales de Prouille d’autre part, à partir de la fin du XIVe siècle, à la suite d’un miracle.


      Au XVe siècle, le culte de l’archange connaît un véritable renouveau et suscite un fort engouement dans les populations. Il se matérialise alors dans l’espace européen à travers trois sanctuaires principaux : le Mont-Saint-Michel en France, l’abbaye Saint-Michel de la Cluse en Piémont et le sanctuaire du Monte Gargano dans les Pouilles, et passe bien évidemment par une intensification des pèlerinages et la fondation de confréries. 


      En 1388, un vieillard de Montréal, P. Hug se met ainsi en route pour Paris puis le Mont. Les archanges Michel, Gabriel et Raphaël lui sont apparus et lui ont dessiné trois croix sur le bras. Il est chargé d’avertir le Roi Charles VI du grave danger qu’il encourt : celui-ci sera damné s’il ne supprime pas les lourdes charges qui accablent le pauvre peuple de France. A l’évidence, il s’agit là d’un pèlerin un peu particulier, mais il est clair que le voyage au sanctuaire normand prend à cette époque des colorations prophétiques. Quoiqu’il en soit, il attire alors tout particulièrement des groupes nombreux d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes qui cheminent bruyamment, bannières au vent, à partir des villes et des villages du Rouergue, de l’Auvergne ou du Lauragais. Outre son caractère spontané et inattendu, ce phénomène inquiète aussi fortement les autorités civiles et ecclésiastiques.

Les recommandations de l’évêque de Saint Papoul


      Consignant les actes de l’épiscopat de Pierre Soybert, évêque de Saint-Papoul de 1427 à 1451, le registre G 233, conservé aux Archives départementales de l’Aude, contient entre autres une lettre pastorale donnée le 12 avril 1442 par le prélat, après que ses diocésains l’eurent consulté sur l’opportunité d’entreprendre le pèlerinage au Mont Saint-Michel.
    

      Soucieux lui aussi du caractère exalté de cette nouvelle pratique pèlerine, Soybert veut donc aider les chefs de famille, qui seraient amenés à autoriser ou non le départ de jeunes gens, à essayer de discerner les louables intentions des aspirations malhonnêtes : oisifs et paresseux, qui abandonneraient femmes et enfants, doivent assurément être écartés. L'Eglise est dans l’obligation de vérifier si ceux qui aspirent à quitter leurs familles ont bien des intentions honnêtes et si cet abandon, même momentané, ne risque pas de faire tomber des lignées familiales et des propriétés en déshérence durable. La pratique dévotionnelle, si justifiée soit elle, ne doit pas mettre en péril la nécessaire stabilité des communautés paroissiales et leur bon fonctionnement économique. 


      Être en bonne santé semble aussi être une condition indispensable pour prendre la route, afin de faire face aux difficultés qui peuvent se présenter. L’évêque de Saint-Papoul rappelle aussi qu’en cette période, des troubles peuvent être rencontrés en chemin, notamment ceux liés à la guerre contre les Anglais. Les violences d’une soldatesque omni présente sont toujours à redouter, parmi les multiples dangers, abus, tentations et dissipations qui guettent les pèlerins. Soybert demande aussi aux personnes concernées de prendre conseil auprès de leur évêque avant de partir, mais précise toutefois que ce dernier n’a pas le droit de les retenir. Enfin, il recommande que les voyageurs soient accompagnés par l’aide spirituelle de leurs communautés, à travers prières et assistance. 
Mesurée et précise, la lettre pastorale du prélat ne peut donc se résoudre à condamner sans distinction les longs et dangereux périples des dévots de l’archange vers le lointain sanctuaire normand.
 

Bibliographie

Chomel Vital, « Pèlerins languedociens au Mont Saint-Michel à la fin du Moyen Âge »,  Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 70, N°42, 1958, p. 230-239.


Vincent Catherine, « Du nouveau sur les pèlerinages médiévaux ? », Religion et mentalités au Moyen Âge : Mélanges en l'honneur d'Hervé Martin, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003.


Le pèlerinage, Cahiers de Fanjeaux n°15, Toulouse, 1980.